Comme nous le rappelle Saidiya Hartman, la vie noire oscille toujours entre deuil et survie. Une tension qui se resserre encore plus pour les personnes queer et trans noires, dont l’existence même défie les règles imposées par l’ordre social. Dans un monde façonné par l’anti-négritude, où l’épuisement est programmé et où la joie est perçue comme un luxe, le plaisir noir devient un acte radical de refus. Une manière de bâtir un monde là où tout est fait pour nous en priver.
C’est ce refus, cette réappropriation, qui m’a habité hier soir au Wiggle Room à Tiohtià:ke, lors d’un spectacle burlesque imprégné du langage du tarot et de la transformation. Ce qui s’y jouait n’était pas juste un enchaînement de numéros, mais des rituels—des actes incarnés de storytelling qui racontaient la précarité et les possibilités d’exister sous des structures qui veulent nous contenir.
Chaque performance invoquait l’énergie d’une carte de tarot, un fil de mysticisme tissé dans le mouvement et la présence. La soirée était légère, ponctuée de rires et d’applaudissements, jusqu’à ce que Phoenix Inana monte sur scène. Contrairement aux autres, sa performance n’était pas du burlesque. C’était de l’art performatif, et ça exigeait le silence. Une rupture nette dans le rythme de la soirée.
Phoenix incarnait Le Diable. Mais au lieu d’en faire une mise en garde contre la corruption, iel l’a transfiguré. Dans ses mains, ce n’était pas un symbole de damnation, mais une ouverture vers l’autodétermination. Phoenix a tissé Le Diable dans la figure de Lilith—un symbole d’insoumission, un corps qui échappe aux règles, un refus d’être dompté·e. Dans les récits dominants, Le Diable représente l’excès, l’abandon à la tentation. Mais sous la main de Phoenix, iel devenait tout autre chose : un seuil, une confrontation avec soi-même, un rejet des logiques morales qui ont toujours servi à discipliner celles et ceux qu’on qualifie de déviant·e·s. Son mouvement, mesuré et insoumis, incarnait ce que Mackey appelle une chorégraphie affective—une performance qui ne cherche pas le spectacle, mais l’insurrection. Une gestuelle qui refuse la discipline.
Comme nous le rappelle Hortense Spillers, le corps, sous les ordres coloniaux et patriarcaux, est toujours déjà marqué pour être discipliné. Reprendre la figure du Diable—par Lilith, par le féminin rejeté—c’est refuser les fondements mêmes de cette discipline. La salle retenait son souffle pendant que Phoenix bougeait—délibéré·e, magnétique, parlant une langue au-delà des mots. Ce n’était pas une performance pour un public. C’était une invocation. Quelque chose d’incommensurable. Un face-à-face avec le désir, la honte, et toutes les façons dont on nous a appris à craindre notre propre faim—de plaisir, de liberté, de plus. Dans ce moment, Le Diable n’était plus un symbole de corruption, mais de possibilité. Une permission d’exister en dehors des contraintes qui nous sont imposées.
Avant que la soirée commence, j’avais trouvé une carte de tarot sur mon siège—le Huit de Coupe. Je n’y avais pas trop prêté attention. Mais plus tard, en sortant dans l’air frais de la nuit, j’ai regardé sa signification. Le départ. Le choix de soi. L’acte, douloureux mais nécessaire, de s’éloigner. L’image de la carte—des coupes laissées derrière, une silhouette en mouvement—s’est déposée en moi.
C’était une leçon que je connaissais déjà. Une qui revient toujours. Partir, ce n’est pas fuir. C’est ouvrir la possibilité d’un ailleurs. C’est refuser l’épuisement des institutions extractives et choisir à la place la possibilité queer noire. Dans l’après-vie de l’esclavage, où la vie noire est à la fois hyper-visible et jetable, partir n’est pas une simple métaphore—c’est un mode de survie. On quitte des institutions, des relations, des versions de nous-mêmes, parce que survivre exige de bouger.
J’ai porté ce message avec moi en restant après le show, riant, respirant enfin, entouré·e de cette chaleur que seule la famille choisie peut offrir. L’espace entre nous—nos souffles, notre joie, notre plaisir dans l’instant—était un refus. Pas une échappatoire, pas une pause, mais une insurrection. Ces nuits n’existent pas en dehors de la lutte; elles s’y opposent frontalement. Elles rejettent les systèmes anti-noirs et capitalistes qui nous veulent épuisé·e·s, brisé·e·s, à bout.
Ces espaces de performance, d’appartenance radicale, s’inscrivent dans une longue lignée de création de mondes queer noirs. L’un des exemples les plus durables en est le ballroom—un mouvement né de la nécessité, en réponse directe à l’exclusion anti-noire et anti-queer des espaces LGBTQ+ blancs du milieu du XXe siècle. Plus qu’un simple lieu de performance, le ballroom est devenu un espace de parenté, un monde où les normes de genre, de beauté et de realness ont été réinventées selon des termes noirs et latins.
Le ballroom fonctionne comme un contre-public queer noir—une archive insurgée de survie, où la parenté se construit en dehors des logiques extractives du capitalisme. Un espace où l’esthétique du genre, de la performance et de l’appartenance est continuellement réécrite en temps réel. Et bien que le ballroom soit profondément enraciné dans l’histoire noire et latine, il est aussi devenu un refuge pour celles et ceux qui ont connu le déracinement, la résistance, et l’urgence de la famille choisie. En tant que Godmother Phoenix Inana Sankofa LaBeija, Phoenix a pris ce rôle de mentor·e et de guide, portant cet engagement envers l’art, le soin et celles et ceux qui suivront. Son titre au sein du ballroom n’est pas qu’un honneur; c’est une responsabilité—envers toutes celles et ceux qui cherchent à exister dans un monde qui ne leur laisse pas d’espace.
Le monde nous broie. Il nous dit qu’on doit mériter le repos. Il réduit la joie à un caprice. Et pourtant, on fait autrement. On se rassemble. On célèbre. On s’impose.
Persister, c’est résister. Mais insister sur la joie, c’est exiger la viabilité—notre droit de vivre pleinement, non pas comme une concession, mais comme un acte de défi abolitionniste. Un refus que l’exploitation soit notre seul héritage.
Le Huit de Coupe parle de départ, oui, mais aussi de retour—vers soi, vers la possibilité, vers le monde que nous construisons ensemble. En quittant le Wiggle Room, mes doigts effleurant encore la carte dans ma poche, j’ai senti quelque chose bouger en moi.
Parfois, l’univers nous envoie ses messages dans des gestes immenses. Et parfois, ils prennent la forme d’une performance qui exige le silence. D’une carte de tarot laissée sur un siège. D’une nuit passée entouré·e de celles et ceux qui nous voient vraiment.
Et parfois, ces messages sont simples, mais essentiels :
Continue.
Choisis-toi.
Trouve la joie.
Parce que ça aussi, c’est la résistance. Ça aussi, c’est la survie. Et même quand le monde ne nous donne rien, on se façonnera nous-mêmes—ensemble.